Alors que les populations de pollinisateurs continuent de décliner en Europe, la Drôme fait figure à la fois de territoire menacé et de laboratoire d'espoir. Apiculteur biologique depuis douze ans à Crest, président de l'association "Abeilles en Drôme", Mathieu Sorel observe chaque jour l'état de santé des insectes butineurs et des paysages drômois. Il nous a accordé un entretien long et sans détour sur la crise des pollinisateurs, les pratiques qui changent la donne et ce que chacun peut faire à son échelle. Entretien mené par Éléonore Vidal, rédactrice EchoSciences Drôme.

Mathieu Sorel Apiculteur biologique et entomologiste amateur, président de l'association "Abeilles en Drôme" depuis 12 ans, basé à Crest Entretien mené par Éléonore Vidal, rédactrice EchoSciences Drôme

Mathieu Sorel nous reçoit au bord de ses ruches, sur le flanc ouest du Vercors, entre deux rangées de lavande et un verger de vieux pruniers. Quarante-cinq ans, le regard attentif de quelqu'un qui passe ses journées à observer, il inspecte les cadres avec une économie de gestes qui trahit des années de pratique. Pour comprendre la crise des pollinisateurs en Drôme, il faut, dit-il, commencer par regarder le paysage — ce qu'on y a mis, ce qu'on y a retiré. Pour tout savoir sur la biodiversité du territoire avant cette lecture, consultez notre guide de la biodiversité drômoise 2026, qui pose les bases écologiques nécessaires.

Pourquoi la Drôme est-elle un territoire clé pour les pollinisateurs ?

Éléonore Vidal, EchoSciences Drôme

Mathieu Sorel, vous travaillez depuis douze ans avec les pollinisateurs en Drôme. Pourquoi ce département est-il particulièrement important pour la biodiversité entomologique ?

Mathieu Sorel

La Drôme est un carrefour biogéographique exceptionnel. Vous avez ici la rencontre de trois influences climatiques — méditerranéenne au sud, continentale à l'est, atlantique au nord — qui créent une diversité floristique sans équivalent à cette échelle dans le quart sud-est de la France. On est passé, sur cent kilomètres du nord au sud, des prairies humides de la Drôme des Collines aux garrigues brûlées du Tricastin, en traversant les Préalpes calcaires, la plaine de la Valdaine et les gorges de la rivière Drôme. Pour les pollinisateurs, cette diversité de milieux, c'est une offre alimentaire qui s'étend de mars à novembre.

La Drôme compte environ 600 à 700 espèces d'abeilles sauvages recensées — c'est considérable, sachant que la France entière en abrite un peu moins de 1 000. Cette richesse spécifique est directement liée à la diversité végétale. Quand vous avez des pelouses calcicoles à Astrœuf stachyoïde dans les Baronnies, des mégaphorbiaies à la reine des prés le long de la rivière Drôme, des garrigues à Ciste de Montpellier dans le Tricastin et des landes à bruyère callune dans le Vercors, vous offrez à chaque espèce d'abeille sa plante de prédilection.

Éléonore Vidal

La Drôme est-elle encore un refuge, ou la pression des activités humaines a-t-elle déjà dégradé ce potentiel ?

Mathieu Sorel

Les deux, hélas. La Drôme préserve des pockets de biodiversité remarquables — les ENS (Espaces Naturels Sensibles) du Conseil départemental, les gorges de la Drôme, le Vercors — mais la plaine agricole, notamment autour du Tricastin et de la Basse Drôme, a subi en trente ans une intensification qui a effacé une grande partie du maillage bocager. Ce sont les haies, les bandes enherbées, les friches temporaires, les talus fleuris — tout ce qui permettait aux insectes de se déplacer entre les ilots de biodiversité.

Quand j'installe des ruches dans la plaine, les analyses polliniques de mes cadres me donnent une image précise de ce que mangent mes abeilles. Dans les zones intensives, je retrouve quasi exclusivement du pollen de colza, de tournesol et de maïs — une alimentation pauvre, monotone, insuffisante pour maintenir une bonne immunité des colonies. Dans les zones bocagères encore intactes, les spectres polliniques ont cinquante, soixante espèces différentes. La différence de vitalité des colonies est visible à l'œil nu.

Quelles espèces d'abeilles sauvages observe-t-on en Drôme en 2026 ?

Éléonore Vidal

Quand on pense "abeilles", on pense immédiatement à l'abeille mellifère. Mais les abeilles sauvages sont-elles nombreuses en Drôme ? Quelles espèces peut-on rencontrer en ce moment ?

Mathieu Sorel

L'abeille mellifère, Apis mellifera, ne représente qu'une espèce parmi les 700 présentes en Drôme ! Le reste du peloton, ce sont les abeilles solitaires — elles ne vivent pas en colonie, ne font pas de miel, mais pollinisent souvent plus efficacement que l'abeille mellifère pour certaines plantes. Les osmies, par exemple — on les appelle les "abeilles maçonnes" parce qu'elles construisent leurs nids dans des cavités avec de la boue — sont parmi les pollinisatrices les plus efficaces du verger. Une osmie cornue transporte le pollen sur tout son abdomen, en contact direct avec les étamines, alors que l'abeille mellifère l'humidifie et le compacte dans ses corbeilles, limitant le transfert.

En ce moment, au printemps, vous pouvez observer sur le territoire drômois les bourdons des prairies (Bombus pratorum, Bombus terrestris, Bombus hypnorum), les halictes précoces qui butinent les saules marsault dès février, les andrènes — on en a une cinquantaine d'espèces en Drôme — et les mégachiles qui arrivent en été. Côté espèces emblématiques, l'Xylocope (l'abeille charpentière, grosse et noire, que beaucoup prennent pour un bourdon) est encore bien représentée dans les zones de vieux bois autour de Crest et dans les Baronnies. C'est une espèce thermophile qui bénéficie du réchauffement pour s'étendre vers le nord.

Cadres de ruche avec abeilles sauvages, mains d'apiculteur en Drôme provençale

Les pesticides et la crise des pollinisateurs : que vivent les apiculteurs drômois ?

Éléonore Vidal

Le lien entre pesticides et déclin des abeilles est désormais bien documenté scientifiquement. Mais comment cela se traduit-il concrètement sur le terrain, pour vous et vos collègues drômois ?

Mathieu Sorel

Je vais vous donner un exemple précis. Il y a quatre ans, j'avais des ruches en transhumance dans le Tricastin, sur des secteurs de lavande entourés de cultures maraîchères sous serres. Un matin de mai, je retrouve devant deux ruches des tapis d'abeilles mortes — plusieurs milliers par colonie. Intoxication aiguë. L'enquête a établi qu'un traitement insecticide avait été appliqué à moins de 500 mètres, pendant la nuit, sans respecter le délai de retrait obligatoire avant la floraison des plantes mellifères environnantes.

Ce genre d'épisode aigu est heureusement moins fréquent depuis le renforcement de la réglementation sur les néonicotinoïdes. Mais ce qui reste, et ce qui est beaucoup plus difficile à objectiver, c'est l'intoxication chronique sub-létale. Les abeilles exposées à de faibles doses de fongicides — qui ne les tuent pas directement — présentent des altérations de leur système de navigation olfactif. Elles rentrent moins bien à la ruche, elles mémorisent moins bien les odeurs des fleurs. Des études récentes montrent aussi que certains mélanges de fongicides perturbent le microbiote intestinal de l'abeille mellifère, la rendant plus vulnérable aux pathogènes comme Nosema ceranae. Pour aller plus loin sur ces interactions, notre article sur les pesticides, santé et environnement en Drôme détaille les mécanismes toxicologiques en jeu.

Éléonore Vidal

Comment la filière agricole drômoise réagit-elle à ces enjeux ? Y a-t-il une évolution des pratiques perceptible sur le terrain ?

Mathieu Sorel

Je suis honnête : l'évolution est réelle mais insuffisante. Côté positif, la Drôme est l'un des départements français avec la plus forte proportion de surface agricole en agriculture biologique — on dépasse les 20 % de SAU. C'est un taux remarquable, qui s'explique par une tradition maraîchère et arboricole ancienne, une filière lavande déjà en partie bio, et un tissu associatif actif — BIO-DRÔME joue un rôle fondamental d'accompagnement des conversions. Ces exploitations en bio, pour mes colonies, ce sont des zones tampons où les abeilles retrouvent un pollen et un nectar moins chargés en résidus.

Côté ombre, la plaine du Tricastin reste sous pression, avec des cultures intensives de grandes céréales et de maïs irrigué qui génèrent un usage de produits phytosanitaires difficile à contenir. Et le problème n'est pas que local : mes abeilles volent dans un rayon de 3 kilomètres. Si, dans ce rayon, il y a une exploitation conventionnelle qui traite, mes colonies en subissent les effets même si je gère mes ruches en bio certifié.

Quel rôle jouent les haies bocagères pour les abeilles ?

Éléonore Vidal

Vous parlez souvent des haies. En quoi sont-elles si importantes pour les pollinisateurs, et quel est l'état du bocage drômois aujourd'hui ?

Mathieu Sorel

Les haies bocagères, c'est le système nerveux de la biodiversité agricole. Pour les pollinisateurs, elles jouent trois rôles simultanés. Premièrement, la ressource alimentaire : un linéaire de haie drômoise composée de troène, d'aubépine, de sureau, de prunellier et de cornouiller offre du nectar et du pollen dès les premières journées chaudes de mars jusqu'en novembre, avec une floraison en cascade qui comble les "disettes" — ces périodes de pénurie entre deux grandes cultures mellifères. Deuxièmement, les habitats de nidification : les talus enherbés au pied des haies, les vieux troncs creux, les sols meubles des berges — tout cela est essentiel pour les abeilles solitaires qui nichent dans le sol ou dans des cavités. Troisièmement, les corridors de déplacement : dans un paysage ouvert et homogène, les haies forment un réseau de passages qui permettent aux insectes de coloniser de nouveaux secteurs et d'éviter les zones hostiles.

La communauté scientifique internationale le confirme régulièrement : le rôle des haies bocagères pour les pollinisateurs est l'un des leviers les plus efficaces et les moins coûteux pour restaurer la biodiversité entomologique en contexte agricole. En Drôme, on a perdu entre 30 et 50 % du linéaire de haies depuis 1960, principalement dans la plaine. Le programme de replantation de la Communauté d'Agglomération Valence Romans proavance, mais à un rythme encore insuffisant au regard des enjeux.

Évaluer l'état de la biodiversité des haies qui bordent les parcelles agricoles est une démarche complémentaire à la surveillance des colonies. Le guide bilan biodiversité des haies champêtres des Rencontres de l'Évaluation détaille les critères et protocoles pour mesurer la richesse spécifique des haies bocagères et leur rôle de corridor pour les pollinisateurs.

Comment l'agriculture biologique transforme-t-elle les paysages pour les pollinisateurs ?

Éléonore Vidal

Votre exploitation est certifiée bio depuis huit ans. Concrètement, qu'est-ce que cela change pour les pollinisateurs qui visitent vos parcelles ?

Mathieu Sorel

La conversion en bio a des effets rapides et mesurables. Les premières années après ma conversion, j'ai observé une augmentation notable de la diversité des bourdons et des abeilles solitaires sur mes parcelles. Ce n'est pas une impression — je tiens des carnets de terrain depuis mon installation, et les spectres polliniques de mes ruches en sont l'enregistrement fidèle. En bio, l'absence de fongicides de synthèse permet aux champignons mycorhiziens de se développer librement et d'enrichir le sol. Cela favorise indirectement la flore spontanée — les fleurs des adventices, que l'agriculture conventionnelle élimine systématiquement, constituent une ressource alimentaire précieuse pour de nombreuses espèces d'abeilles spécialistes.

L'apiculture biologique, en particulier, impose des pratiques qui ont un bénéfice collatéral pour toute la faune entomologique locale. Mes colonies doivent être placées dans des zones conformes — loin des sources de contamination — ce qui m'oblige à identifier et à préserver les secteurs les mieux préservés. En me déplaçant de ruches en ruches, je cartographie, sans le vouloir, la santé écologique du territoire drômois. C'est une forme de monitoring continu que j'espère documenter plus rigoureusement avec l'association. Pour un panorama complet des interactions entre pratiques agricoles et faune drômoise, lire aussi notre article sur la faune sauvage de la Drôme et ses espèces emblématiques.

Les abeilles drômoises résistent-elles mieux grâce à la lavande ?

Éléonore Vidal

On entend parfois que les abeilles des régions productrices de lavande sont en meilleure santé. Est-ce une réalité scientifique, ou un mythe ?

Mathieu Sorel

C'est une vérité partielle, qu'il faut nuancer. La lavande est effectivement une plante mellifère d'exception — le miel de lavande de Drôme est l'un des grands miels français, avec une composition aromatique et une teneur en antioxydants (en particulier les flavonoïdes) supérieures à beaucoup d'autres miels floraux. Des travaux du CNRS Montpellier ont montré que les abeilles dont l'alimentation est riche en plantes à huiles essentielles présentent une meilleure résistance à certains pathogènes, notamment à Varroa destructor. Le thymol, présent naturellement dans le thym (abondant dans les garrigues drômoises), possède des propriétés acaricides bien documentées.

Mais la lavande seule ne fait pas le miracle. Une colonie qui mange exclusivement du pollen de lavande souffrirait d'un déséquilibre nutritionnel — les abeilles ont besoin d'une palette d'acides aminés issus de sources polliniques variées. La vraie santé des colonies drômoises qui vont en transhumance sur la lavande, c'est la combinaison : avant la lavande, elles ont butinée les vergers d'abricotiers de Nyons et les prairies fleuries des Baronnies ; pendant la lavande, elles font le plein d'antioxydants ; après, elles profitent des somières de montagne. C'est cette diversité de calendrier qui fait la différence, pas la lavande seule. Pour aller plus loin sur les interactions chimiques entre la lavande et la biodiversité, notre article sur la science de la lavande drômoise est une lecture complémentaire indispensable.

Prairie fleurie avec pollinisateurs variés — abeilles, bourdons et papillons — en Drôme provençale

Quel bilan pour la biodiversité entomologique drômoise en 2026 ?

Éléonore Vidal

Si vous deviez dresser un bilan honnête de l'état des pollinisateurs en Drôme en 2026, que diriez-vous ? La situation s'améliore-t-elle, se dégrade-t-elle, stagne-t-elle ?

Mathieu Sorel

Le bilan est contrasté. Pour les abeilles mellifères, les pertes hivernales en Drôme restent élevées — autour de 20 à 25 % des colonies chaque hiver pour les apiculteurs conventionnels, un peu moins pour les apiculteurs bio. C'est supérieur au seuil de viabilité économique "historique" d'environ 10 à 15 %, mais inférieur aux pics catastrophiques des années 2010-2015 qui atteignaient parfois 35 %. La professionnalisation des pratiques apicoles, le meilleur suivi du varroa et la réduction partielle des néonicotinoïdes ont stoppé la spirale la plus alarmante.

Pour les abeilles sauvages, le bilan est plus sombre. Les bourdons des terrains calcaires — Bombus humilis, Bombus muscorum, Bombus sylvarum — ont reculé de façon significative dans les zones basses. Les espèces spécialistes, celles qui ne butinent qu'une ou deux familles de plantes, souffrent le plus : si leur plante hôte disparaît d'un secteur, elles disparaissent avec elle. En revanche, des espèces généralistes et thermophiles sont en expansion — on voit des Xylocopes violacea coloniser des zones autrefois trop froides, des Colletes hederae (les abeilles du lierre, qui fleurissent en automne) s'installer dans les bourgs de Drôme des Collines. Le changement climatique crée des gagnants et des perdants, mais les perdants sont souvent les espèces les plus spécialisées et les plus précieuses pour les écosystèmes.

Éléonore Vidal

Y a-t-il des initiatives locales qui vous donnent de l'espoir ?

Mathieu Sorel

Oui, et c'est important de le souligner. Le programme "Zéro phyto" des communes drômoises avance bien — beaucoup de villes et villages ont supprimé tout herbicide de synthèse dans les espaces publics, et laissent désormais fleurir les pieds des murets, les bords de trottoirs, les ronds-points. Ça peut sembler anecdotique à l'échelle du territoire, mais un réseau de points fleuris en milieu urbain constitue un vrai réseau d'abris pour les abeilles solitaires qui y trouvent à la fois nectar et substrat de nidification.

L'initiative qui me touche le plus, c'est le travail des agriculteurs qui s'engagent dans des MAE (Mesures Agro-Environnementales) haies et bandes fleuries. J'accompagne plusieurs exploitations dans les Baronnies qui ont replantées plusieurs centaines de mètres de haies depuis 2022. En seulement deux ans, les relevés entomologiques montrent une recolonisation rapide. C'est encourageant. La filière drômoise s'intéresse aussi à la connexion entre apiculture durable et emploi local en Drôme — parce que la question n'est pas seulement écologique, elle est aussi économique : les pollinisateurs assurent la reproduction de cultures fruitières et légumières dont dépend une part significative de l'activité agricole régionale.

Comment les citoyen·ne·s peuvent-ils aider les pollinisateurs dans leur jardin ?

Éléonore Vidal

Beaucoup de nos lecteurs ont un jardin, un balcon ou un espace vert. Quels conseils pratiques donneriez-vous à quelqu'un qui souhaite agir concrètement pour les pollinisateurs en Drôme ?

Mathieu Sorel

Le premier geste, et le plus impactant, c'est d'arrêter les pesticides — tous les pesticides, y compris ceux dits "naturels" comme le pyrèthre végétal ou le spinosad, qui sont aussi toxiques pour les insectes non cibles que les produits de synthèse. Les jardins "propres", sans mauvaises herbes, sans adventices, sont des déserts pour les pollinisateurs. Accepter un peu de végétation spontanée, c'est déjà un geste fort. Le pissenlit qui fleurit en mars ? C'est la première source de pollen pour les bourdons qui sortent d'hibernation. La lierre qui envahit un mur ? C'est un garde-manger d'automne crucial pour les abeilles du lierre.

Deuxièmement, planter en favorisant la floraison échelonnée. En Drôme, les espèces indigènes ou naturalisées sont les plus attractives : la lavande vraie (pas les hybrides stériles de jardinerie), le romarin, la sauge officinale, l'ail des ours, la bourrache, le cosmos, l'achillée, l'agastache. Pour les arbustes mellifères, le cornouiller mâle et l'amélanchier fleurissent très tôt, quand les reines de bourdons cherchent leur premier repas. Et si vous avez de la place, laissez un coin de jardin non tondu — ce "coin sauvage" deviendra rapidement un hôtel à insectes naturel, bien plus efficace que les hôtels à insectes en bois qu'on vend dans le commerce.

Pour participer à la science participative, le programme Spipoll — Suivi Photographique des Insectes Pollinisateurs — permet à chacun de photographier et de documenter les visites d'insectes sur une plante pendant vingt minutes. Ces données alimentent les bases de l'INPN et contribuent réellement au suivi scientifique. Notre association "Abeilles en Drôme" organise des ateliers pratiques à Crest et dans les villages environnants : rempotage de plantes mellifères, construction d'hôtels à insectes avec des matériaux locaux, visites de ruchers pédagogiques. Venez, on est toujours heureux d'accueillir des curieux.

Questions rapides : vrai ou faux sur les abeilles

Pour finir, Éléonore Vidal soumet à Mathieu Sorel une série de questions courtes, format "vrai ou faux".

Éléonore Vidal

Vrai ou faux : toutes les abeilles fabriquent du miel ?

Mathieu Sorel

Faux, totalement faux. Seules les abeilles mellifères (Apis mellifera et ses sous-espèces) et quelques espèces de méliponines tropicales produisent du miel en quantité utilisable par l'homme. Les 700 espèces d'abeilles sauvages de Drôme ne font pas de miel — elles collectent du pollen et du nectar pour nourrir leurs larves, mais ne l'operculent pas dans des rayons comme les abeilles mellifères. Le "miel" de bourdon ou d'"abeille sauvage" qu'on trouve parfois dans le commerce est soit du miel d'Apis mellifera, soit une dénomination inexacte.

Éléonore Vidal

Vrai ou faux : un hôtel à insectes posé dans son jardin est suffisant pour "sauver les abeilles" ?

Mathieu Sorel

Faux, et c'est un mythe qu'il faut déconstruire. Un hôtel à insectes sans plantes mellifères dans son environnement immédiat est inutile — voire dangereux si les matériaux sont inadaptés (moisissures, humidité, parasites). L'hôtel à insectes n'est qu'un abri de nidification ; sans nourriture accessible dans un rayon de 300 mètres, les femelles ne s'y installeront pas. La vraie priorité, c'est d'abord les plantes. L'abri vient en complément.

Éléonore Vidal

Vrai ou faux : les abeilles sauvages piquent ?

Mathieu Sorel

Quasi faux. La grande majorité des abeilles solitaires drômoises ne pique pas ou presque jamais. Seules les femelles ont un dard — les mâles, qu'on voit souvent voltiger autour des hôtels à insectes, n'en ont pas. Et les femelles des espèces solitaires ne piquent que si on les attrape ou les écrase : elles n'ont aucune ruche à défendre, aucune motivation pour attaquer. J'ai manipulé des milliers d'osmies à mains nues sans jamais être piqué. Les bourdons sont semblables — très pacifiques si on ne les agresse pas. L'abeille mellifère est légèrement plus réactive, surtout en période de miellée, mais les races locales drômoises sont sélectionnées pour leur douceur.

Éléonore Vidal

Vrai ou faux : sans abeilles, l'agriculture drômoise serait en danger ?

Mathieu Sorel

Vrai, sans aucune nuance. On estime qu'en Drôme, entre 60 et 80 % des cultures fruitières et légumières dépendent directement ou indirectement de la pollinisation par les insectes. Les abricots de Nyons, les noix de Vinsobres, les cerises des Baronnies, les fraises du Valentinois, les courgettes de la plaine — tout cela n'existe que parce que des abeilles ont transporté du pollen de fleur en fleur. Une disparition brutale des pollinisateurs se traduirait, pour l'agriculture drômoise, par une chute de 30 à 50 % des rendements dans les cinq premières années, avant que des alternatives (pollinisation manuelle, greenhouses fermées) ne puissent se mettre en place. Le service écosystémique rendu par les pollinisateurs est estimé à plusieurs dizaines de millions d'euros par an pour la seule Drôme.

Éléonore Vidal

Vrai ou faux : les abeilles peuvent reconnaître les visages humains ?

Mathieu Sorel

Vrai, dans une certaine mesure — et c'est l'une de mes anecdotes préférées pour faire réfléchir les enfants que je reçois au rucher. Des expériences publiées dans le Journal of Experimental Biology ont montré que des abeilles mellifères entraînées pouvaient distinguer entre différents visages humains représentés sur des photos, avec un taux de reconnaissance bien supérieur au hasard. Le mécanisme n'est pas identique à la reconnaissance faciale humaine — elles utilisent probablement des algorithmes de reconnaissance de patrons gestalts — mais le résultat est là. Mes vieilles abeilles, celles qui ont hiverné plusieurs saisons avec moi, viennent parfois se poser sur ma main avant même que j'ouvre la ruche. Je ne sais pas si c'est de la reconnaissance ou du conditionnement olfactif, mais c'est beau à voir.

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