Les falaises à pic du Vercors, les gorges encaissées du Diois, les grottes aux stalactites délicates — autant de paysages qui fascinent les visiteurs de la Drôme sans qu'on en comprenne toujours la genèse. Dr. Christophe Faure, géologue chercheur associé au CNRS, spécialiste de la géomorphologie karstique, nous plonge dans 130 millions d'années d'histoire géologique et dans les enjeux actuels liés à l'eau souterraine. Entretien mené par Élise Bertrand, journaliste scientifique EchoSciences Drôme.

Dr. Christophe FaureGéologue, chercheur associé CNRS — Université Grenoble Alpes (campus de Valence), 18 ans d'expérience en géomorphologie karstique et paléo-environnements du Massif central et des Préalpes. Auteur de plusieurs publications sur les karsts du Vercors et du Diois.Entretien mené par Élise Bertrand, journaliste scientifique EchoSciences Drôme

Pourquoi la géologie du Diois est-elle si particulière ?

Élise Bertrand, EchoSciences Drôme

Dr. Faure, vous avez consacré une partie de votre carrière à la géologie du Diois et du Vercors. Qu'est-ce qui rend ce territoire géologiquement exceptionnel ?

Dr. Christophe Faure

Ce qui est fascinant dans le Diois, c'est qu'il constitue une véritable fenêtre ouverte sur 130 millions d'années d'histoire de la Terre. Vous avez ici la superposition de roches du Crétacé inférieur — les fameux calcaires urgoniens — sur des couches plus récentes du Crétacé supérieur et de l'Éocène. Cette succession stratigraphique complète est rarement aussi lisible ailleurs dans les Préalpes.

De plus, le Diois occupe une position de transition géodynamique remarquable. Vous êtes à la jonction entre les Préalpes calcaires, le sillon subalphin et les avant-pays molassiques de la vallée du Rhône. Les forces tectoniques qui ont plissé et soulevé ces terrains pendant l'orogenèse alpine ont créé des structures géologiques complexes — synclinaux, anticlinaux, chevauchements — qui se lisent directement dans la topographie. La forêt de Saou avec son synclinal perché en est l'exemple le plus spectaculaire.

Élise Bertrand

Le non-géologue qui regarde les falaises du Vercors voit surtout des "grandes pierres blanches". Comment lui faire percevoir la richesse cachée derrière ce paysage ?

Dr. Christophe Faure

Je dis souvent que le calcaire est une roche qui raconte l'histoire d'une mer disparue. Quand vous regardez une falaise urgonienne blanche au Vercors, vous regardez littéralement le fond d'un océan tropical qui existait il y a 125 millions d'années — la Téthys. Ces calcaires se sont formés par l'accumulation de milliards de coquilles, de récifs à Rudistes (des mollusques bivalves géants qui constituaient l'équivalent des coraux actuels), dans une mer peu profonde et chaude, quelque part entre les tropiques.

Ce que je trouve extraordinaire, c'est de regarder une paroi et d'y voir les fossiles — parfois à l'œil nu — des organismes qui ont construit cette roche. Un caillou ramassé dans le Diois peut contenir des échinides, des ammonites, des nummulites, selon son âge. Chaque couche est une page d'un livre géologique, que nous explorons dans notre guide des lieux de science et de géologie en Drôme.

Comment se forment les grottes et les paysages karstiques ?

Élise Bertrand

Expliquez-nous le processus de karstification. Comment des roches aussi dures que le calcaire peuvent-elles être creusées par l'eau ?

Dr. Christophe Faure

C'est une question de chimie, de temps et d'eau. Le calcaire (carbonate de calcium, CaCO3) est une roche soluble dans l'eau acidulée. L'eau de pluie, en traversant l'atmosphère puis les couches de sol, se charge en dioxyde de carbone pour former de l'acide carbonique — faible, mais suffisant sur des millions d'années pour ronger le calcaire. La réaction est simple : CaCO3 + CO2 + H2O → Ca(HCO3)2 (bicarbonate de calcium soluble). Le calcaire est littéralement emporté en solution dans les eaux souterraines.

La karstification s'organise en deux étapes. D'abord, l'eau suit les fractures et joints de stratification du calcaire, les élargissant progressivement. Ces conduits s'interconnectent et forment un réseau de drainage souterrain. Ensuite, si le niveau de base (la rivière ou la mer) s'abaisse — ce qui arrive lors des glaciations ou quand les rivières s'encaissent — les conduits actifs se vident et l'eau circule plus bas, laissant les anciennes galeries en position "fossile". Ces galeries sèches sont ce que nous appelons les grottes.

Élise Bertrand

Et les stalactites, les stalagmites — comment se forment-elles ?

Dr. Christophe Faure

Le concrétionnement est l'inverse de la dissolution. Quand l'eau chargée en bicarbonate de calcium arrive dans la grotte, elle libère du CO2 dans l'atmosphère de la cavité (où la pression partielle de CO2 est plus faible qu'en surface). Cette dégazéification précipite le calcaire — CaCO3 se dépose à nouveau, goutte après goutte, centimètre après centimètre, pendant des milliers d'années. Une stalactite de 10 centimètres peut avoir 10 000 ans.

Ces concrétions sont aussi des archives paléoclimatiques extraordinaires. On peut les "lire" comme des cernes d'arbre, en mesurant les isotopes d'oxygène dans les cristaux successifs. Ils enregistrent la composition de l'eau de pluie, donc la température et l'humidité régnant en surface au moment de leur formation. Certaines stalagmites du Vercors nous donnent des informations précises sur le climat régional pendant les glaciations.

Formations karstiques impressionnantes dans les gorges calcaires du Diois, soleil rasant

Les grottes drômoises ont-elles livré des traces de vie préhistorique ?

Élise Bertrand

Les grottes du Diois et du Vercors ont-elles été occupées par l'homme préhistorique ? Quelles découvertes ont été faites ?

Dr. Christophe Faure

Absolument. Les grottes calcaires offraient aux hommes préhistoriques un habitat naturel idéal : abri du vent, température constante (entre 10 et 12°C toute l'année dans les cavités suffisamment profondes), accès à l'eau (sources karstiques). La Drôme a livré plusieurs sites d'occupation préhistorique importants.

La grotte de Thaïs à Saint-Nazaire-en-Royans est l'une des plus documentées, un site également mis en lumière dans notre dossier sur le patrimoine archéologique de la Drôme. Elle a révélé des occupations successives depuis le Paléolithique moyen (Néandertal, environ 80 000 ans) jusqu'au Néolithique. Des silex taillés, des ossements d'animaux chassés (cheval, bison, rhinocéros laineux), et surtout des os humains appartenant à des individus de Cro-Magnon témoignent d'utilisations multiples. La grotte de La Chauve-Souris à Donzère a livré quant à elle des témoignages d'une fréquentation magdalénienne avec quelques vestiges d'art mobilier.

Ce qui est fascinant pour le géologue, c'est que ces sites d'occupation préhistorique correspondent presque toujours à des zones de contact géologique particulières — des sources karstiques, des abris sous roche formés dans des bancs calcaires tendres, des vallées encaissées qui canalisaient les migrations de faune. La géologie est la matrice dans laquelle s'inscrit l'histoire humaine la plus ancienne.

La grotte de Thaïs et autres cavités : leur importance scientifique

Élise Bertrand

La grotte de Thaïs est citée dans de nombreux ouvrages scientifiques. Quelle est son importance spécifique pour la recherche ?

Dr. Christophe Faure

La grotte de Thaïs représente un cas d'école pour plusieurs raisons. Sa stratigraphie — la succession des couches sédimentaires déposées depuis des dizaines de milliers d'années — est exceptionnellement bien conservée et lisible. Cela permet de reconstituer finement les alternances climatiques entre périodes glaciaires et interglaciaires, avec les changements de faune associés.

Du point de vue géologique, la grotte illustre parfaitement la géodynamique du Vercors occidental. Elle s'est formée dans un calcaire urgonien particulièrement pur et massif, et sa morphologie — une longue galerie sub-horizontale avec des salles d'effondrement — est typique des karsts préalpins. On y voit encore les cicatrices des variations du niveau phréatique au cours du Quaternaire.

Pour la préhistoire, la grotte de Thaïs est l'un des rares sites du sud-est de la France où des restes humains de Cro-Magnon ont été découverts dans un contexte stratigraphique bien daté. Ces individus, qui vivaient il y a environ 25 000 à 30 000 ans, nous donnent des informations précieuses sur les populations humaines qui peuplaient les Préalpes pendant le Gravettien.

Entrée d'une grotte dans le Vercors, stalagmites et stalactites, lumière spéléologique

Comment lire un paysage calcaire pour comprendre les millions d'années écoulées ?

Élise Bertrand

Si vous deviez donner 3 clés de lecture à un randonneur dans le Diois pour "lire" le paysage géologiquement, lesquelles choisiriez-vous ?

Dr. Christophe Faure

Première clé : observez les formes du relief. Les crêtes allongées et les versants dissymétriques trahissent les plissements — les anticlinaux forment souvent des reliefs positifs, les synclinaux des dépressions, sauf inversion de relief comme à Saou. Les combes (petites vallées perpendiculaires aux crêtes) s'ouvrent souvent à l'affleurement de terrains moins résistants. Chaque forme du terrain est la signature d'une structure géologique.

Deuxième clé : regardez la couleur des roches. Les roches blanches ou gris clair évoquent des calcaires purs à faible teneur en argile. Les teintes ocre ou brunes signalent l'oxydation du fer dans des dépôts continentaux ou des calcaires impurs. Les couches noires ou grises indiquent souvent des milieux anoxiques (fond de mer réduit, eaux profondes). En Drôme, la transition entre les calcaires blancs du Vercors et les marnes noires du Diois vous raconte le passage d'une mer peu profonde à une mer plus profonde et moins oxygénée.

Troisième clé : cherchez les indices hydrologiques. Les dolines (dépressions circulaires) signalent un calcaire actif, encore creusé par l'eau. Les vallées sèches (thalwegs sans cours d'eau) indiquent que le drainage est capturé en profondeur par le réseau karstique. Les sources qui surgissent au pied des massifs calcaires marquent le contact entre le calcaire perméable et des terrains imperméables sous-jacents — ce sont les zones clés pour comprendre les circulations souterraines.

Quel est l'impact du changement climatique sur la géologie actuelle ?

Élise Bertrand

Le changement climatique est-il perceptible à l'échelle géologique ? Comment affecte-t-il les massifs drômois ?

Dr. Christophe Faure

Le changement climatique actuel est géologiquement très rapide — trop rapide pour être visible dans le "film" à l'échelle des millions d'années, mais parfaitement mesurable à l'échelle humaine. Plusieurs effets sont perceptibles en Drôme.

L'altération chimique des roches calcaires s'accélère avec la chaleur et les précipitations plus agressives. Les karstes drômois connaissent une intensification de la dissolution, particulièrement visible sur les lapiaz exposés des hauts plateaux du Vercors, où les cannelures s'élargissent plus vite qu'avant. Ce phénomène augmente la connectivité des réseaux souterrains — bonne nouvelle pour les débits de sources, moins bonne pour la qualité de l'eau car les polluants de surface atteignent plus vite les nappes.

Les versants sont aussi plus instables. Les cycles gel-dégel, qui contribuent au détachement de blocs calcaires (la cryoclastie), deviennent moins fréquents en altitude mais plus intenses lors des épisodes de froid tardifs. La végétation colonise des zones jusque-là trop froides — ce qui protège les pentes — mais crée aussi des pressions racinaires sur les roches. Des éboulements qui auraient normalement pris des siècles se produisent plus fréquemment.

Le karst et la ressource en eau : un enjeu vital pour la Drôme

Élise Bertrand

Vous avez mentionné l'eau souterraine. En quoi le karst est-il crucial pour l'approvisionnement en eau de la Drôme ?

Dr. Christophe Faure

La Drôme dépend très largement de ses aquifères karstiques pour son eau potable. Plusieurs communes des piémonts du Vercors, du Diois et des Baronnies s'alimentent directement depuis des sources karstiques ou des captages dans les calcaires. Ces aquifères ont des caractéristiques très différentes des nappes alluviales classiques : ils peuvent stocker et libérer de très grands volumes d'eau rapidement, mais leur qualité bactériologique est plus vulnérable car l'eau s'y infiltre rapidement sans filtration par les sols.

La découverte de bactéries fécales dans certaines sources karstiques après de fortes pluies illustre cette vulnérabilité : un épisode pluvieux peut transporter des pollutions de surface directement dans les galeries souterraines en quelques heures, contaminant des captages utilisés pour l'alimentation en eau potable. C'est pourquoi les périmètres de protection des captages karstiques doivent couvrir des zones bien plus étendues que pour les aquifères classiques.

En perspective du changement climatique, ces aquifères karstiques vont jouer un rôle tampon de plus en plus important. Les étés plus secs voient les débits des rivières s'effondrer, mais les sources karstiques maintiennent des débits plus durables grâce aux volumes stockés dans les vides souterrains. Préserver la recharge de ces aquifères — en maintenant les zones d'infiltration dégagées de tout revêtement imperméable, en limitant les forages sauvages — est un enjeu de sécurité hydrique à long terme pour toute la région.

Pour en apprendre plus sur le patrimoine géologique visible en surface et les sites à visiter, notre guide du patrimoine naturel de la Drôme provençale liste les gorges, grottes et paysages karstiques accessibles aux randonneurs et aux familles.

Pour les geeks de géologie, les grottes et la géologie de la Drôme et de l'Ardèche font l'objet d'un dossier détaillé sur les formations les plus remarquables.

Concernant la biodiversité qui peuple ces milieux, notre guide biodiversité complète ce portrait géologique. Pour les familles qui souhaitent découvrir la géologie localement, des sorties sont organisées régulièrement par des associations comme FamillesDurables, qui propose des activités de découverte de la nature en Drôme, et la végétation calcicole insolite qui pousse sur ces roches peut aussi être découverte à travers les rencontres autour des arbres et haies champêtres.

Questions rapides : vrai ou faux sur les grottes et la géologie

Élise Bertrand

Quelques questions rapides pour démystifier des idées reçues courantes sur la géologie.

Dr. Christophe Faure

"Les stalactites et les stalagmites poussent très lentement" — Vrai et relatif. La vitesse de croissance est extrêmement variable selon la teneur en CO2 de l'air de la grotte, la chimie de l'eau et la température. Elle peut aller de quelques dixièmes de millimètre par an dans une grotte froide et sèche, à plusieurs centimètres par an dans une cavité active à fort débit. En moyenne, on retient souvent quelques millimètres par an pour les concrétions des grottes tempérées.

"Une grotte est toujours sombre et froide" — Vrai pour les grottes profondes : à partir de quelques dizaines de mètres de profondeur, la température se stabilise autour de la moyenne annuelle de surface, soit 11-13°C en Drôme. Mais les entrées de grotte connaissent des variations thermiques importantes, et certaines cavités de haute altitude peuvent être bien plus froides. Quant à l'obscurité, elle est totale à partir de la zone d'entrée — c'est ce qui rend l'adaptation des espèces troglobies (strictement cavernicoles) si remarquable.

"Les fossiles se trouvent uniquement dans les musées" — Absolument faux ! Dans les calcaires du Diois, vous pouvez ramasser à la main des ammonites, des échinides, des fragments de Rudistes dans les champs et les talus. Je recommande à tous les randonneurs d'avoir l'œil, mais de ne pas casser les roches in situ et de n'emporter que des fragments déjà détachés. Les grands fossiles en place sont protégés par la loi.

"Les tremblements de terre n'arrivent pas dans les Alpes françaises" — Faux. Le Dauphiné et les Préalpes sont des zones à sismicité modérée mais réelle. La Drôme a connu plusieurs séismes ressentis au cours des dernières décennies, liés à la tectonique alpine encore active. La chaîne des Alpes continue de se soulever très lentement — quelques millimètres par an — et les failles actives de la région peuvent générer des séismes de magnitude 5 à 6.

3 choses à retenir sur la géologie drômoise

Élise Bertrand

Pour conclure, si vous deviez résumer en 3 points ce que tout habitant de la Drôme devrait savoir sur la géologie de son territoire ?

Dr. Christophe Faure

1. La Drôme est bâtie sur une mer disparue. Les falaises et les plateaux calcaires qui donnent à la Drôme son caractère si particulier sont des fonds marins fossilisés, déposés dans un océan tropical qui n'existe plus. Chaque pierre que vous foullez contient des millions d'années d'histoire. Regarder une paroi calcaire, c'est regarder dans le passé profond de notre planète.

2. L'eau souterraine est une ressource précieuse et fragile. Les aquifères karstiques qui alimentent en eau potable une grande partie du territoire drômois sont directement connectés à la surface. Ce qu'on dépose sur les sols — pesticides, nitrates, déchets — peut se retrouver dans votre verre en quelques heures après une forte pluie. La protection des zones de recharge karstique est un enjeu de santé publique que chaque citoyenne et citoyen peut contribuer à défendre.

3. La géologie, c'est le présent aussi. Érosion, dissolution, éboulements, séismes — la Drôme est un territoire géologiquement vivant. Le changement climatique accélère certains processus qui façonnent les paysages depuis des millions d'années. Comprendre la géologie, c'est comprendre les risques et les ressources du territoire sur lequel on vit — et c'est une clé pour agir intelligemment face aux défis environnementaux à venir.

J'ai la conviction que la géologie devrait être enseignée non comme une discipline austère de classification de minéraux, mais comme le récit vivant de la planète que nous habitons. La Drôme est un terrain pédagogique exceptionnel pour cela — tout y est lisible, tout y est accessible.

Entretien réalisé par Élise Bertrand pour EchoSciences Drôme, juin 2026. Dr. Christophe Faure donne régulièrement des conférences publiques sur la géologie du Diois et du Vercors — programme disponible auprès de l'Université Grenoble Alpes campus de Valence.

Pour aller plus loin, retrouvez sur notre site la carte du patrimoine naturel drômois, qui réunit gorges, grottes et paysages karstiques accessibles à tous.

Et si vous souhaitez comprendre comment la diversité géologique du territoire façonne sa végétation, notre guide sur la biodiversité drômoise est le complément naturel de cet entretien.

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